Au nom de Clara
Prologue
— 31 octobre 1992, Arles —
Laura préparait le café dans la cuisine.
Le parfum amer flottait dans l'air, se mêlant à une odeur de bois ancien qui provenait du salon.
Autour de la table en palissandre, Mickaël, Alex et Julie discutaient à voix basse. La table était au centre de toutes les attentions. Chinée aux Baux-de-Provence, elle dissimulait sous son plateau un compartiment secret — une pièce façonnée à la main.
La lampe posée dans l'angle du salon projetait des ombres déformées sur les murs. La vieille horloge, accrochée au-dessus de la bibliothèque, battait le temps avec une régularité oppressante. Chaque tic-tac semblait trop fort. Trop présent.
Ils avaient tamisé la lumière pour accompagner le jeu de la soirée.
Lorsque Laura entra avec le plateau de tasses, un craquement sec retentit derrière elle.
Elle se retourna brusquement.
Rien.
— Tu flippes déjà, Laura ? On n'a même pas commencé.
— Non… je suis juste fatiguée, répondit-elle en esquissant un sourire forcé, tout en s'asseyant.
Elle ne précisa pas que, depuis plusieurs minutes, une sensation étrange lui serrait la nuque. Comme si quelque chose observait la pièce depuis un angle mort.
Ils posèrent leurs doigts sur le verre retourné au centre de la planche.
Alex rappela les règles d'un ton moqueur :
— Toujours être poli. Ne jamais retirer les doigts avant la fin. Et surtout… dire au revoir.
— Des sornettes, marmonna Mickaël.
Il sourit, pencha légèrement la tête et lança, d'une voix faussement solennelle :
— Esprit… es-tu là ?
Le silence s'épaissit aussitôt.
Laura sentit un frisson lui glisser le long de la colonne vertébrale. Ses doigts se crispèrent sur le verre. Une chaleur désagréable s'installa dans son ventre, qui hurlait de stopper.
Le verre bougea.
D'abord à peine. Puis plus nettement.
Il glissa sur le bois dans un frottement lent, insupportable.
— Qui pousse ? souffla Julie.
Personne ne répondit.
Le verre traça un O. Puis un U. Puis un I.
Un « oui » net. Parfait.
— Très drôle, lança Alex en retirant brusquement sa main.
Les autres l'imitèrent aussitôt.
L'horloge s'arrêta.
Un claquement sec résonna dans la pièce, comme si quelque chose venait de se refermer sous la table.
— On aurait dû dire au revoir…, murmura Laura.
Personne ne se moqua cette fois.
Un bruit métallique s'éleva soudain de l'extérieur. Un tintement léger. Puis un autre. Des roues minuscules raclant la pierre.
— Je vais voir, dit Laura en se levant.
L'air nocturne la frappa dès qu'elle ouvrit la porte-fenêtre. La pleine lune baignait la cour d'une lumière blafarde. Aucun vent. Un silence si dense qu'il en devenait irréel.
Les jouets des enfants n'étaient plus à leur place.
Ils avaient été déplacés. Alignés contre le mur opposé. Tous tournés vers la maison.
— Mickaël… murmura-t-elle. Ils ont bougé.
— Je les ai déplacés tout à l'heure, répondit-il trop vite, en la rejoignant.
Mais c'était faux ! Il ne comprenait pas comment les jouets avaient pu arriver là. Mais ça ne servait à rien d'attiser les peurs.
Ils rentrèrent et Julie tenta de sourire.
— On s'est monté la tête. Ce n'est qu'un jeu.
Un cri strident déchira l'air.
Ils sursautèrent tous.
Clara se tenait dans l'embrasure de la cuisine. Recroquevillée. Tremblante. Les yeux grands ouverts, fixés derrière Laura.
— Elle est là… murmura-t-elle.
Laura se figea.
— Qui, ma chérie ?
La fillette pencha lentement la tête.
— L'ombre sous la table.
Chapitre 1
Une soirée étrange
— 25 janvier 1997, Arles —
Une présence rampait dans le jardin depuis plusieurs jours. Insidieuse, persistante. Laura la sentait sourde, constante. Elle sortit, inspirant l'air glacial du matin qui mordait sa peau. Un frisson la parcourut, mais pas seulement à cause du froid. Depuis quelque temps, elle avait l'étrange sensation d'être épiée.
Son regard scruta les arbres qui ceinturaient le terrain. Leurs branches immobiles semblaient retenir un souffle, en suspens. Ressaisis-toi, Laura, pensa-t-elle en secouant la tête. Elle se retourna et aperçut Mickaël, qui l'observait depuis la fenêtre de la cuisine, un sourire tendre aux lèvres.
— Alors, Monsieur Davis, vous me surveillez ? lança-t-elle, moqueuse.
— Depuis quelques minutes, Madame. Tu es si belle quand tu es perdue dans tes pensées.
Elle le rejoignit à l'intérieur, se servit une tasse de thé fumant, puis alla s'installer sur la balancelle en bois du porche. Mickaël la couvrit d'un plaid, la contemplant en silence.
Mince, élancée, cheveux noirs de jais, yeux d'un bleu profond, perçants. Son petit nez retroussé et les taches de rousseur sur ses joues lui donnaient ce charme unique. Il était tombé amoureux dès leur première rencontre à la fac de Provence. Elle étudiait l'histoire de l'art, lui l'archéologie. Trois ans plus tard, ils s'étaient mariés. Puis étaient venues Clara, en 1987, et Tessa, quatre ans plus tard. Tessa, la cadette, éclatante de vie, toujours souriante, avec ses cheveux blonds et ses yeux couleur miel. Clara, elle, était l'ombre de cette lumière. Silencieuse, distante, presque éteinte. Physiquement, elle était le double de Laura, mais sans sa chaleur. Son teint, d'une pâleur presque irréelle, lui valait souvent la comparaison à Blanche-Neige — sans le moindre éclat féerique.
Depuis cette nuit, près de cinq ans plus tôt, où Clara avait apporté ce mystérieux jeu trouvé dans un vide-greniers, quelque chose avait basculé. Ce soir-là, ils avaient joué à faire parler les morts. Depuis, elle n'était plus la même.
Le téléphone sonna. Mickaël soupira.
— J'y vais, dit-il, devinant déjà l'appel.
En montant les escaliers, il croisa le regard vide de Clara, assise sur les marches, figée, silencieuse.
Il détourna les yeux et décrocha.
— Bonjour Maman.
— Bonjour mon fils. Vous venez toujours pour les vacances avec les filles ?
Mickaël hésita un instant. Il avait oublié d'en parler à Laura, accaparé par les événements étranges qui bouleversaient leur quotidien.
— Oui, comme prévu. Nous serons là dans une semaine.
La mère de Mickaël possédait un grand chalet en bois, niché dans les Alpes, avec une cheminée imposante, des tapis épais et de vieux fauteuils sculptés à la main par son père, décédé deux ans plus tôt dans des circonstances troubles, un jour où il gardait les filles.
— Mickaël ? Tu es toujours là ?
— Oui, désolé.
— Tu as l'air préoccupé… C'est toujours cette histoire ?
— Ne t'inquiète pas, Maman. Ça ira.
— Je suis là si tu veux en parler. Je sais que tu ne veux pas alarmer Laura, mais tu ne peux pas tout porter seul.
— Merci Maman. Je t'aime.
— Embrasse tout le monde de ma part. Je t'aime aussi.
Il raccrocha, un poids au creux de la poitrine.
— Chéri ? appela Laura en entrant.
Elle vit aussitôt son visage fermé, ce regard chargé de douleur qui la bouleversait à chaque fois.
Ce soir-là, alors que Mickaël regardait la télé et que Laura se préparait un thé, un cri perça à l'étage. Ils accouruent. Tessa, en larmes, se tenait dans la salle de bain, les deux mains ensanglantées. Des gouttes rouges perlèrent le long de ses petits doigts et tombèrent sur le carrelage froid avec un cliquetis sinistre. Laura attrapa une serviette et pressa les plaies, sentant la chaleur du sang imbiber le tissu.
— Mais pourquoi es-tu debout ? Qu'est-ce qui s'est passé ma chérie ?
Tessa tremblait, sa respiration saccadée soulevant ses épaules frêles, et des petites taches écarlates éclaboussaient son pyjama.
— Je voulais faire pipi. J'ai eu ça en me lavant les mains ! Il y a un truc dans le savon Maman ! sanglota-t-elle, les yeux grands et effrayés.
Mickaël prit le flacon et en versa un peu dans l'évier, observant avec horreur les éclats qui brillaient dans l'eau, reflets durs et tranchants comme des aiguilles.
— Il y a du verre à l'intérieur, murmura-t-il, la voix étranglée.
Laura recula d'un pas, la gorge nouée. L'odeur métallique du sang et celle, âcre, du savon se mêlaient, lui donnant la nausée.
— Quoi ? Comment est-ce possible ? balbutia-t-elle.
— Ne t'inquiète pas, je vais emmener Tessa aux urgences. Reste avec Clara, elle doit dormir.
Laura acquiesça, un frisson glacé la traversant. Derrière elle, Clara était là immobile, les yeux rivés sur le sang, sans expression.
— Que fais-tu debout, ma puce ? demanda Laura doucement.
— Elle va mourir ? demanda Clara, d'une voix neutre.
— Non, c'est juste un accident. Papa l'emmène chez le médecin. Ils reviendront bientôt. Allez, retourne te coucher.
Clara ne répondit pas. Elle tourna lentement les talons et regagna sa chambre. Avant de refermer la porte, elle jeta un dernier regard à sa mère — un regard qui glaça celle-ci jusqu'aux os.
Quelques heures plus tard, l'odeur du café et des brioches réveilla Mickaël, mais le souvenir de la veille revenait déjà le hanter.
— Tu as pu dormir un peu ? demanda Laura, fatiguée.
— Pas vraiment. Et toi ? lui dit-il en se penchant pour l'embrasser tendrement sur les tempes.
— Moi non plus. Tess pleurait toutes les heures. Elle a fini par s'endormir à six heures. J'ai pris un jour de congé.
— Tu as bien fait. Je ferai pareil. Je passerai mes consignes à Richard pour le chantier.
Mickaël, archéologue reconnu, avait réalisé une découverte qui avait financé leur maison, une belle demeure construite pour leur famille.
— N'oublie pas d'appeler la société du savon, dit Laura d'une voix tremblante.
— Je m'en occupe tout de suite.
Il l'enlaça, la serrant contre lui. Elle semblait tellement fragile.
— Je t'aime.
— Je vous aime aussi, Monsieur Davis.
Mickaël monta dans son bureau pendant que Laura allait vérifier que les filles se portaient bien.
Tessa dormait profondément, elle avait ses petites mains bandées et serrait son doudou dans ses bras.
Mais dans la chambre de Clara, Laura s'arrêta net.
Sa fille était assise près de la fenêtre, les mains jointes, comme en prière. Mais ce n'était pas une prière. Ses lèvres bougeaient à peine, formant des mots inaudibles. Ce n'était pas du français. Ni même une langue identifiable.
— Clara ? Tu viens manger ?
La fillette tourna lentement la tête. Ses yeux bleus fixèrent sa mère, un sourire imperceptible ourlant ses lèvres.
— Oui… j'arrive, dit-elle d'une voix rauque, dénue d'émotion.
Les jours qui suivirent ne dissipèrent rien.
Les bandages de Tessa furent changés quotidiennement, mais la fillette pleurait dès qu'on approchait ses mains. La peau autour des coupures restait rouge, sensible, comme si les plaies refusaient de cicatriser. La nuit, elle se réveillait en hurlant, parlant de choses qui brûlaient sous l'eau, de mains qui grattaient.
Clara, elle, ne disait rien. Elle observait. Toujours. Trop calmement. Laura surprenait parfois son regard posé sur les bandages de sa sœur, long, un regard qui la mettait mal à l'aise.
Au bout d'une semaine, l'évidence s'imposa d'elle-même : ils devaient partir. Changer d'air. S'éloigner de cette maison. Heureusement qu'ils avaient prévu les vacances dans les Alpes ; chez la grand-mère des filles.
La suite vous attend…