NovaHer Éditions
C.R Sylvana
Bibliotheca Grandis
Le café des âmes perdues
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✨ Prologue ✨
Moi c’est Opaline. Je suis une sorcière d’une banalité affligeante, le genre de personne qu’on ne remarque même pas dans une file d’attente à La Poste. Un peu maladroite sur les bords et, en temps normal, pas du tout le style à attirer l’attention des puissances de ce monde. Mais avant que vous n’imaginiez des sortilèges grandioses, calmez tout de suite vos ardeurs : ne vous attendez pas à des pouvoirs de fou ! Je ne lance ni flammes dévastatrices à la manière de ma cousine éloignée Yennefer – on ne s’est jamais parlé, mais je suis sûre qu’elle me trouverait décevante –, ni tout plein d’autres sortilèges super cools comme savent le faire Harry, Ron ou Hermione.
Attention, roulement de tambour : je suis une sorcière des mots. Vous devez vous dire « c’est quoi ça encore ? ». Et bien mon talent consiste à ressentir les émotions des livres et à chuchoter à leurs oreilles de papier pour les apaiser. Enfin, c’est ce que je croyais jusqu’ici. Pour moi, c’était juste un truc d’ambiance, une magie de bibliothécaire un peu calme. Je ne savais pas encore que les mots, quand on sait les murmurer aux bonnes poutres et aux vieilles pierres, peuvent littéralement déplacer des montagnes… ou au moins redessiner totalement l’architecture d’une boutique qui en a marre de la poussière. Bref, je vous l’avais dit : rien de bien grandiose.
Il y a encore trois jours, ma réalité se résumait à un studio minuscule au troisième étage d’un immeuble gris, avec des murs fins comme du papier à cigarette. Je connais par cœur la vie sociale de mes voisins (et j’aurais préféré ignorer que le type du 3B a une passion pour le ukulélé à deux heures du matin), alors que la mienne est proche du néant. Entre mon boulot dans un snack graisseux où je passe mes journées à demander « avec ou sans oignons ? » et mes soirées seule, je tourne en rond. Pas d’amis, ni de petit ami, juste l’odeur de la friture qui me colle à la peau.
Pourtant, en ce 25 septembre où le premier vent frais de l’automne commençait à chasser l’atmosphère lourde et grasse de mon snack, ma routine a décidé de sortir de sa léthargie. Moi qui rêvais de plus dans ma vie, je vais être servie. Mon destin prend la forme d’un facteur essoufflé qui dépose entre mes doigts poisseux de graisse une enveloppe beige, scellée à la cire, du Bureau d’Héritages Magiques et Affaires Embrouillées, le « BHMAE ». Oui, cet endroit existe vraiment et il semblerait qu’ils aient trouvé mon adresse au fin fond de ma petite vie tranquille. En ouvrant l’enveloppe, je découvre une lettre officielle, mais surtout, un lourd trousseau de clés en fer forgé. Le papier est épais, presque cartonné, et une odeur de vieux grimoire s’en échappe instantanément. Je déplie le feuillet et mes yeux parcourent ces lignes incroyables :
Bureau d’Héritages Magiques et Affaires Embrouillées
Département des Successions Inexpliquées
À l’attention de : Mademoiselle Opaline Lavigne
Objet : Notification de legs n°874-B
Mademoiselle Lavigne,
Par la présente, nous avons l’honneur de vous informer que vous avez été désignée comme l’unique bénéficiaire du testament concernant la Librairie des Pages Oubliées, dont les portes sont restées closes depuis un quart de siècle au cœur de Montfaucon-en-Brume.
Le donateur ayant expressément requis l’Anonymat Magique, l’identité de votre prédécesseur restera scellée sous sceau de silence ; toutefois, le contrat stipule avec une clarté cryptique que « Le sang et les mots reconnaîtront les leurs ».
Pièces jointes :
- Un trousseau de clés (Attention : ne pas approcher d’un aimant sous peine de dépolarisation enchantée).
- Le BHMAE décline formellement toute responsabilité en cas de morsure de grimoire territorial ou de courants d’air facétieux lors de votre première entrée dans les lieux.
Cordialement,
Clovis Casse-Plume
Le Grand Notaire des Legs Mystiques
Je vérifie à deux fois et c’est bien mon nom qui est inscrit : Mlle Opaline Lavigne. La lettre m’annonce, avec un ton administratif qui contraste étrangement avec le caractère absurde de la nouvelle, que je viens d’hériter d’une vieille librairie perchée sur les hauteurs de Montfaucon-en-Brume. Oui, je sais, vous n’avez jamais entendu ce nom de village en France. C’est normal, c’est un endroit réservé aux sorciers. Il se situe quelque part dans le Puy-de-Dôme, niché secrètement près du village de Besse-et-Saint-Anastaise, là où les volcans dorment encore un peu trop profondément pour être honnêtes.
Le nom sonne de façon poétique à mes oreilles, mais en réalité, il paraît qu’on y croise plus de chèvres que d’habitants et que la brume y est si épaisse qu’on pourrait la couper en tranches pour le goûter. J’ignore tout de ce lieu. Ma mère est partie en m’offrant son dernier souffle de magie, me laissant seule avec mon père.
C’est lui, cet homme fantastique mais d’une maladresse légendaire, qui m’a élevée du mieux qu’il a pu. Il n’a pas une once de magie en lui – il est plutôt du genre à se battre avec une étagère IKEA pendant trois jours – et je sais que c’est de lui que je tiens cette fâcheuse tendance à trébucher sur des courants d’air. Pourtant, quand la lettre est arrivée, c’est lui qui a eu l’étincelle dans les yeux. Il m’a dit, avec ce sourire un peu de travers que j’aime tant :
— Fonce, ma grande. Si cette boutique a besoin de quelqu’un pour comprendre les livres, tu es la femme de la situation.
Le BHMAE s’avère étonnamment moderne : j’ai reçu sur mon téléphone un lien de navigation GPS magique pour localiser le village. Je m’empresse de transférer les coordonnées à mon père pour qu’il puisse me rejoindre le lendemain. C’est grâce à son enthousiasme contagieux et à ses propres conseils un peu gauches que je finis par croire que moi aussi, j’ai droit à ma propre aventure, même si elle ne ressemble pas à une épopée de Magic Charly.
À vingt-cinq ans, alors que je me sens aussi seule et éparpillée que mes notes gribouillées dans mon carnet, je finis par sentir cet appel. D’après les dernières lignes griffonnées sur le papier jauni, la librairie ne se contente pas de prendre la poussière : elle m’attend.
Le lendemain de la réception de la lettre, j’ai posé mon tablier taché de sauce samouraï sur le comptoir du Palais de la Frite. C’était un snack coincé entre une laverie automatique et un arrêt de bus grisâtre, fréquenté par des non-magiques pressés qui ne se doutaient pas une seconde que la fille qui retournait leurs steaks hachés était capable de faire léviter une spatule. J’en avais assez de cacher ma vraie nature pour un salaire de misère et une odeur de friture qui collait à mes cheveux comme un mauvais sort.
Alors, j’ai fait mes valises. J’ai tout entassé dans ma fidèle Twingo bordeaux, qui proteste un peu au démarrage, et j’ai pris la route. Et aujourd’hui, debout devant cette porte en bois de chêne dont la peinture s’écaille comme une vieille peau, j’écoute. Ce n’est pas le vent que j’entends, mais un millier de pages qui frémissent derrière la serrure.
La suite vous attend… 📚